Débat live "Un livre, une idée" du 9 mars 2021

Le 9 mars 2021, la Manufacture recevait le professeur Philippe Juvin, professionnel de terrain, anesthésiste, réanimateur, grand spécialiste des situations d’urgence (notamment médecin militaire en Afghanistan) et élu de terrain en sa qualité de maire de la Garenne-Colombe. A l'occasion de la sortie de son livre "Je ne tromperai jamais leur confiance", ce débat a été l'occasion d'aborder la crise sanitaire, les enjeux vaccinaux et la situation des hôpitaux et de notre système de santé.

Philippe Juvin a rappelé que le 11 mars, lorsque l’OMS alerte sur le risque de pandémie, en France , « nous n’étions pas prêts. En 2009, il existait un plan « pandémie grippale »… en 2020, il n’existe plus. L’état d’impréparation total du pays nous a coûté cher dès le départ. »

A cela vient s’ajouter le manque d’honnêteté et de transparence de la part du gouvernement : « si on avait commencé par admettre notre impréparation, on aurait cultivé la confiance des citoyens envers nos institutions. C’est l’exemple des masques : on a déconseillé d’en porter, pour la mauvaise raison que nous n’en avions pas. »

J’ai reçu un appel du médecin de garde fin janvier qui reçoit un patient chinois qui présente fièvre et difficultés respiratoires. Le protocole administratif dictait qu’il n’était pas nécessaire de tester ni d’isoler cet homme car provenant de la « mauvaise » région de Chine. On est dans une illusion bureaucratique totale et absurde : on prend des décisions sans voir le patient, en se référant à un protocole.

Au-delà de la lourdeur administrative, Philippe Juvin considère que c’est l’absence d’agilité du système qui pose problème. La prise de décision atypique n’est pas dans notre ADN. Il souligne que cette crise a révélé qu’il fallait parfois s’affranchir des règles habituelles : « alors qu’un lit de réanimation est censé se créer en 5 à 10 ans, on a montré qu’on pouvait le faire en 3 jours ».

La crise a révélé de nombreux dysfonctionnements, notamment au niveau de notre souveraineté sanitaire et de l’état de la science dans notre fonction publique : « nous devons apprendre le circuit court de décision ». Ce circuit court de décision s’exprimerait par exemple comme une gestion des hôpitaux qui se ferait au niveau de la région. « C’est l’exemple des lycées qui sont beaucoup mieux entretenus depuis qu’ils sont pris en main au niveau régional. »

La communication gouvernementale

Sur le conseil scientifique : « n’est-il pas étonnant que les attendus de ce conseil soient publiés 2 à 3 semaines après leur réunion ? Le citoyen a le droit de savoir sur quelle base les décisions sont prises. C’est ça la base de la confiance. »

On a également une organisation gouvernementale schizophrène : d’un côté, on nous promet une éclaircie à la mi-avril, de l’autre on déprogramme 40% des interventions. Le gouvernement ne fait que de la communication, et cela commence à se voir !

Comment retenir en France nos chercheurs français ?

« Ça repose notamment sur le fait que les scientifiques qui travaillent dans le public doivent être valorisés dans leur carrière de chercheur. Nous faisons également face à une absence de culture scientifique en France. L’exemple des BioTech, qui ont souvent été à l’origine des découvertes sur les vaccins, est parlant : en France, elles sont dirigées par des commerciaux. Ailleurs, elles le sont par des ingénieurs à l’affût des évolutions techniques et scientifiques. »

Témoignage d’un élu de terrain, Alexandre AVRIL, maire de Salbris

On nous a expliqué la chose suivante : pour sortir de cette crise, il faut qu’on soit tous vaccinés. Et pourtant, c’est très peu clair quand on s’adresse aux services de l’état : les élus locaux apprennent toujours les annonces en dernier. Les élus se retrouvent à faire le tampon entre l’Etat et les citoyens dans les situations les plus illisibles, comme l’ouverture puis la fermeture successive des centres de vaccination pour cause de non-livraison.

Réponse de Philippe Juvin : c’est l’impréparation qui nous a tués. On a une administration de paix alors qu’il faut une administration de guerre. Le gouvernement ne croit ni aux élus locaux ni aux présidents de régions, ni aux maires, dans une logique jacobine, centralisatrice. Alors que les maires sont débrouillards, et garants du lien social.

Serons-nous vaccinés à la fin de l’été ?

Pour Philippe Juvin, le problème réside encore dans la confiance (« nous n’y croyons plus, la parole publique est dévalorisée ») et dans un défit d’organisation (« on nous annonce une grande livraison de vaccins en avril : où sont les vaccinodromes ? Les maires et l’ensemble des élus locaux vont encore recevoir un coup de téléphone au dernier moment et devoir s’organiser en urgence ! »).

Au sujet de la vaccination obligatoire envisagée pour le corps médical, Philippe Juvin souligne que « l’on est en train de monter les français contre les soignants : c’est insupportable. De façon générale, depuis 4 ans, on monte les français les uns contre les autres. Ce qu’il manque, et ce que le gouvernement aurait dû faire, c’est une campagne officielle pour expliquer la vaccination : où est-elle ? Avant de contraindre, il faut expliquer. »

Il faut vacciner 24/7 dans toutes les communes et par tous les moyens possibles : aides-soignants, kinés, vétérinaires, infirmières…

Philippe Juvin insiste par ailleurs sur le fait que « le variant pose un problème. On a intérêt à vacciner vite car on risque de voir apparaître de nouveaux variants et de repartir à zéro. »

Quid du passeport vaccinal ?

Quel est l’objectif ? Revivre normalement le plus vite possible ! « L’important serait de se positionner dans l’organisation des corridors sanitaires touristiques : si nous les Français, n’en faisons pas partie, le tourisme va disparaître en France. »

Il faut aussi une vaccination de grande ampleur ET des autotests ! Et, de manière générale, il faut une véritable stratégie de territoire, qui n’est pas celle du gouvernement : il faut mesurer le virus partout. Il faut différencier les territoires avec une précision chirurgicale.

La situation du système de santé français

« On assiste à une paupérisation des services publics en France, et donc de l’hôpital public. (…) On a aussi une mauvaise allocation des investissements : l’argent ne va pas suffisamment aux soins. Il y a aujourd’hui dans le public autant de médecins que d’administratif ! »

Au sujet de notre indépendance sanitaire, Philippe Juvin souligne que « 80% des antibiotiques consommés en France viennent de Chine. Cela pose un problème immense de souveraineté sanitaire. Il faut réindustrialiser la France, relocaliser le sanitaire. Il faudra peut-être passer par une phase intermédiaire : la diversification de nos producteurs, pour ne pas être tributaires d’une éventuelle rupture d’approvisionnement. »

Quelles urgences ?

  • Interrogé sur les décisions qu’il aurait prise, Philippe Juvin répond :
  • Augmenter la taille des hôpitaux ;
  • Recruter du personnel de partout, d’Europe, de Chine… ;
  • Transférer des malades massivement partout en Europe ;
  • Commander des vaccins sans se permettre de faire des paris industriels ;
  • Autoriser les autotests massivement ;
  • Vacciner massivement ;
  • Construire des usines pour produire le vaccin Pfizer ;
  • Faire confiance aux gens : arrêter les attestations, l’infantilisation ;
  • Mesurer partout le virus ;
  • Ouvrir les restaurants, bars etc. là où le virus ne circule pas ;
  • Construire une véritable stratégie pour aller chercher les pathologies qu’on a perdues en cours de route.

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