Débat live du 3 mars 2021

Le 3 mars 2021, la Manufacture recevait Christiane Lambert, présidente de la FNSEA, Pascal Coste, président du Conseil départemental de Corrèze, Anne Sander, députée européenne et Julien Dive, député de l’Aisne, en présence de Xavier Bertrand, autour du thème des enjeux de l'agriculture en France.

La France est la première puissance agricole européenne. Elle bénéficie d’une tradition agricole d’excellence, nourrit nos populations et notre économie. Elle offre par ailleurs une grande diversité de production alimentaire, tant animale (bœuf, porc, mouton, volaille, etc.) que végétale (vigne, maïs, maraîchage, etc.).

Comme le souligne Christiane Lambert, l’agriculture de demain ne ressemblera pas à celle d’aujourd’hui. Elle doit s’adapter aux nouvelles technologies et mécanismes de gestion… Elle doit être compétitive, durable et résiliente.

Selon Christiane Lambert, présidente de la FNSEA, la loi alimentation « EGALIM » (2018, mise en œuvre en 2019) visait à recréer de la valeur en faveur des agriculteurs, mais le résultat n’est pas à la hauteur des attentes. En ce moment, en termes de négociations commerciales et de débouchés intérieurs, se joue une grande partie de leur rémunération. La concentration des acteurs de la distribution et le jeu des centrales d’achat (dont certains sont placées à l’étranger pour échapper ainsi au droit français) conduisent à un déséquilibre au détriment des agriculteurs. Les négociations actuelles risquent d’aboutir à une légère déflation des pris des matières agricoles, et beaucoup d’agriculteurs vendant à la grande distribution sont en situation de précarité, voire de production déficitaire.

De plus l’augmentation des cours des matières premières (blé +25%) doit légitimement être répercuté sur les prix de vente, tout comme il faut prendre en compte les conséquences du changement climatique sur l’agriculture (la grande sécheresse l’an dernier a eu un fort impact sur l’économie, mais aussi sur les emplois des agriculteurs). Il faut sur ce point améliorer la prévention, notamment grâce à l’irrigation et à des assurances, permettant de sécuriser les exploitants.

Enfin, s’il y a 10 ans la balance commerciale agricole était positive d’environ 12 à 14 milliards, elle ne l’est plus que de 5 à 8 milliards actuellement, parce que d’autres pays sont devenus plus compétitifs, notamment au sein de l’Europe, où notre balance est devenue déficitaire.

Quelles sont les raisons de l’inversion des dynamiques de concurrences en Europe ?

Christiane LAMBERT dénonce un zèle de la France dans les transpositions des directives européennes qui créent des distorsions de concurrence.

Différentiels de coût du travail des saisonniers importants par rapport à nos voisins :  20% de moins en Espagne, 37% de moins en Italie qu’en France, ce qui pénalise les exploitations les plus consommatrices de main-d’œuvre (maraîchage, horticulture, arboriculture…).

Renoncement dans le domaine de l’irrigation : la France a la plus haute pluviométrie d’Europe de l’Ouest mais n’en capte que 4%… quand l’Espagne en capte 22% ! Et, en dix ans, la France n’a augmenté ses capacités de stockage d’eau de 0,3%, alors que la moyenne en Europe est de +13%.

Christiane Lambert appelle à un sursaut pour changer le cap de l’agriculture française : produits phytosanitaires, irrigation, technologies, robotique… et souligne que cette agriculture moderne et innovante est très éloignée de la vision qu’en ont beaucoup de Français : elle est devenue moins polluante et plus performante.

Anne Sander, députée européenne, rebondit sur les distorsions de concurrence au sein de l’UE. Selon elles, nos entreprises ont des boulets aux pieds : le surcoût de la main d’œuvre est une réalité (pendant longtemps l’Allemagne n’avait pas de salaire minimum), les normes européennes sont les mêmes, mais la France les sur-transpose. Cela concerne notamment de nombreuses substances interdites en France, mais pas dans les autres pays de l’UE (pour les cerises par exemple, ce qui a conduit à leur importation d’autres pays européens). Il s’en suit un découragement des agriculteurs face aux charges et contraintes, bien plus fortes qu’ailleurs.

La France et l’UE ont une véritable responsabilité face à nos concurrents, sur le sujet de la qualité alimentaire, dans le cadre des négociations des accords commerciaux avec le Mercosur, la Nouvelle Zélande, l’Australie, etc., qui n’ont pas les mêmes normes agricoles.

Quelle transition pour notre agriculture ?

Christiane Lambert rappelle que la France a l’agriculture la plus saine et la plus durable au monde. Elle a depuis longtemps engagé ses transitions et les poursuit. Nous avons réduit de 8% les gaz à effet de serre sur les dernières années et les antibiotiques de 42%. Rien que l’an passé, les produits phytosanitaires les plus toxiques ont été diminués de 15%… Malheureusement, trop de gens s’évertuent à présenter des chiffres négatifs, par militantisme, ce qui est perçu comme un grave manque de reconnaissance des efforts consentis de la part des agriculteurs.

La transition exige des moyens : il faut un accompagnement financier au niveau national, avec des crédits qui n’impose pas une régression : « quand on est dans le rouge, difficile d’être plus vert ! » Par exemple, les mesures agro-environnementales et climatiques proposent de financer les agriculteurs à la condition qu’ils acceptent un certain nombre de contraintes qui, très souvent, se traduisent par une baisse de production.

Il faut également du temps mais, malheureusement, les agriculteurs font face à une opinion publique et à des politiques qui ignorent l’échelle du temps. Il y a un besoin de visibilité et d’allègement normatif. Ainsi par exemple, ne laisser que 2 ans à la recherche pour trouver une alternative au néonicotinoïdes est une aberration.

Il faut enfin de la lisibilité : la FNSEA a demandé et obtenu un comité de rénovation des normes mais Christiane Lambert déplore la difficulté de l’administration à envisager des normes allégées ou clarifiées. Ainsi par exemple, l’implantation de cultures intermédiaires pour piéger les nitrates est imposée par l’Europe, mais l’administration française les a encadrées et durcies, imposant des dates qui ne prennent pas en considération la météo.

Quels sont les enjeux des discussions autour de la PAC actuellement et quid de la question du Green Deal ?

Anne Sander indique que la transition pour une UE plus verte avec un objectif de neutralité carbone à l’horizon 2050 est engagée et l’ensemble des secteurs en sera impacté. A ce titre l’agriculture sera mise à contribution, de deux manières : le projet « de la ferme à la fourchette » (moins de pesticides, d’engrais et de médicaments, plus de bio… pour rendre plus durable le système alimentaire européen) et la biodiversité au niveau européen. Cela conduit à plusieurs inquiétudes et risques pour le monde agricole qui subit une pression considérable.

Les efforts demandés sont considérables : -50% de pesticides, -25% d’engrais, 25% de bio en 2030… des objectifs chiffrés sans qu’il ait été conduit des études d’impact au niveau européen. Mais, si l’on se base sur des études américaines, il semble que le revenu des agriculteurs va diminuer, que le prix des produits va augmenter et que la production agricole va diminuer… ce qui va à l’encontre de l’objectif d’autonomie alimentaire européenne.

Cette réforme de la PAC doit être l’occasion de valoriser nos agriculteurs et leurs efforts. Il faut être d’avantage dans une logique d’incitation et de mise en avant, plutôt que dans une logique punitive.

Selon Anne Sander, on doit se donner les moyens de cette transition car, du fait de l’inflation, le budget de la PAC diminue de 10% environ malgré les assurances du gouvernement. On doit par ailleurs s’assurer que la PAC reste commune : ambitions et mesures doivent être partagées par l’ensemble des agriculteurs européens. Or, la Commission Européenne travaille à défaire la PAC en faveur de mesures nationales. Il y a évidemment des modèles agricoles différents selon les pays et il faut en tenir compte, mais des mesures communes fortes sont nécessaires.

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